Spiritualité

« We are such stuff as dreams are made on

 and our little lives

 are rounded with a sleep »

The Tempest.

Shakespeare

(« Nous sommes fait de la même étoffe

 dont sont faits les rêves et nos petites

 vies sont entourés de sommeil ».)

 

La spiritualité nous permet d’aspirer à quelque chose qui nous éloigne des contraintes quotidiennes, des désirs irrépressibles, de la noirceur des choses. Dans la boîte de Pandore déversant tous les maux sur la Terre, il y a au fond l’indestructible espérance. Le spirituel est une forme d’espoir par lequel il est toujours possible de dépasser l’humaine condition. Ceci a pour corollaire la croyance qui permet d’imaginer des sorts plus favorables.

Qu’est-ce qui peut motiver l’existence ? A quoi rime la vie qui n’est pas explicable d’une manière satisfaisante par nos méthodes de raisonnement ? La vie est une anomalie, un accident qui n’avait pratiquement aucune chance de se produire. Elle résulte d’un énorme concours de circonstances dont chacune avait une probabilité quasi nulle de se réaliser. Si elle s’éteint un jour elle n’aura vraisemblablement pas d’équivalent pour lui succéder. La vie a-t-elle un sens ? C’est un contresens de donner au mot sens un sens qu’il n’a pas. Pourtant on sent que la vie est là car elle imprègne tous nos actes. On en mesure les limites qu’il s’agit de dépasser, d’aller au-delà de sa condition d’animal. On ne peut simplement que le constater, l’accepter et s’en accommoder. Ou l’on vit ou non. Dans le premier cas il vaut mieux le faire le moins mal possible. Nous avons goûté aux fruits de l’arbre de la connaissance. C’est sans doute là l’origine de notre malheur. La soif de connaître est notre irrémédiable péché. Nous savons que nous allons vers notre dernière heure et que la flamme qui nous anime s’éteindra d’elle-même.

Chacun est préoccupé de trouver une signification à son existence. Quelle est la raison de sa vie ? La question n’a pas de réponse et s’il y en avait une, elle poserait une autre question et ceci indéfiniment, jusqu’au néant qui est sans pourquoi.

Un grand nombre de religions, de philosophies, de théories scientifiques ont vainement cherché à attribuer un motif à la présence prégnante de ce qui nous entoure. Rien n’est convaincant et on reste sur sa faim. Nous sommes prisonniers d’un destin qu’on ne peut modifier qu’en partie.

Faut-il alors jeter le manche après la cognée ?

« Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre » a écrit Albert Camus dans son livre de jeunesse « L’envers et l’endroit ». C’est bien comme cela qu’il faut regarder la vie. Un coté pile, un coté face. Le bonheur ne peut être sans malheur et vice versa. Les joies et les peines parsèment nos vies. Faut-il s’en réjouir ou est-ce désolant ? C’est un fait dont il faut s’accommoder car autrement c’est le sans-vie, le monotone et l’uniforme, l’inconnu, le calme et le repos dont nous sommes originaires. Qu’il faille chercher d’y retourner c’est le destin de tout ce qui « est ». Nous ne pouvons que difficilement se défaire du carcan de la vie et retrouver la sérénité et la béatitude du néant. Il faut s’accrocher à cet inébranlable espoir qui est notre bouée de sauvetage. La doctrine du dualisme peut offrir ce havre de paix pour s’y réfugier.

A cela s’ajoute la croyance qui avec l’espérance forment un ensemble qui est incommensurable, n’est jamais comblé car il déborde dans l’immatériel et l’inconnu.

Afin d’illustrer cela, prenons l’exemple du tube en U dans lequel on met deux liquides, l’un noir à gauche et l’autre blanc à droite. Chaque couple de contraires possède deux éléments, l’un positif, l’autre négatif. Le coté blanc peut figurer l’accumulation des éléments positifs et le coté noir celui des éléments négatifs. Par compensation, il y a  une tendance à l’équilibre des niveaux qui n’est jamais trouvé et se traduit par de constantes oscillations d’une certaine ampleur. Ce qu’on ajoute d’un coté ou retranche de l’autre augmente l’oscillation qui finit par s’amortir sans s’éteindre.  Dans le bas du tube les couleurs diffusent et se mélangent pour donner du gris qui est la couleur qu’on obtiendrait si on mixait le tout. Diminuons la hauteur du liquide dans chaque branche du U jusqu’à n’avoir qu’une faible hauteur. L’amplitude des oscillations est alors nettement moins importante et on se rapproche du calme, du parfait équilibre. C’est la situation que propose la doctrine dualiste. On ne peut l’acquérir qu’en réduisant drastiquement ses désirs et ses besoins. Mais cela diminue aussi l’aspect négatif de la souffrance et des manques.

Ce repli sur soi ne peut se réaliser que par un gros effort de réduction de ce qui peut sembler attrayant mais devient nocif par compensation. Il faut éviter les excès qui sont source de tourments. On voisine alors le tréfonds des choses, on se rapproche de la mer de la tranquillité, de l’oasis de calme, de repos et de sérénité, comblé par la béatitude. Nous sommes aux portes de la connaissance, prêts à entrer dans l’inconnu, le néant, l’infini qui sont sans frontières. Nous venons sans doute de là et il faut s’en rapprocher pour essayer de retrouver le repos auquel nous aspirons mais, hélas, la vérité recule d’autant plus que l’on pense y parvenir. Si la limite du savoir est constamment dépassée, il faut se rendre à l’évidence, il est inaccessible dans l’absolu. L’ignorance devance de très loin la connaissance. La soif  d’apprendre qui, parait-il, est notre péché originel, est inextinguible mais sans issue. Les opposés tendent à se concilier et s’annihiler d’un ultime éclair, pour s’engloutir dans le néant et en resurgir.

Voilà la spiritualité à laquelle conduit la doctrine du dualisme. Ceux qui veulent toujours mieux en sont pour leurs frais. Le culte du peu qu’elle préconise est la seule solution pour se sauver soi-même, ainsi que la planète, d’une disparition, hélas programmée par nos inconséquences. C’est l’unique voie offerte par la doctrine dualiste pour sortir l’humanité de la catastrophe où elle s’engouffre allègrement.

Le culte du peu permet de bien se préparer à l’échéance finale qui fait pénétrer dans l’inconnu, lieu d’éternelle félicité. C’est le nirvâna de la vacuité du Bouddha, le Tao chinois sublimant les forces contraires du Yin et du Yang, l’inexprimable YHWH des juifs, l’apeiron d’Anaximandre, l’EnSof de la Kabbale, le Brahman des Vedas hindous, lieu où après un parcours sinueux de joies et de peines on retrouve la béatitude et la sérénité qui régnaient à l’origine.

 

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