Narcisse

Narcisse ou le culte de l’image

L’homme aurait un avantage sur les autres êtres, c’est qu’il peut s’examiner, s’évaluer, se connaitre par ce qu’il appelle la conscience qui est en quelque sorte le miroir de sa personnalité. Cette différence est due à l’usage d’un langage très évolué qui lui permet de manipuler un énorme éventail d’expression pour définir plus ou moins précisément une situation, un état de fait. Mais ce qu’il ressent en lui, le jugement qu’il se porte, tout cela est-il vrai ? Autrement dit est-ce qu’il se voit exactement comme il est ? Peut-on se dire ce qu’on est vraiment ? Il semble que non. A partir du moment où l’on s’exprime, on modifie, on transforme. Les miroirs sont par essence déformants. C’est le cas de la conscience. Notre nature ne peut se traduire exactement par des mots, des phrases. Il y a toujours une imprécision, un flou, une incertitude.
Si l’on se regarde dans un miroir, on sait très bien qu’on ne se voit pas tel que nous voient les autres. Cela est du à l’inversion de l’objet, « Je est un autre » comme disait Rimbaud.
Narcisse en regardant son image dans l’eau tombe amoureux, non de lui, mais de son reflet. Il s’imagine aussi beau que ce qu’il perçoit par l’intermédiaire qu’est l’eau. Est-ce exagéré ? Pas tellement. Les hommes se voient en général beaucoup mieux qu’ils paraissent être. L’enflure, la prétention, l’immodestie sont la plupart du temps, leur façon de faire. Ils ont, pour nombre d’entre eux, une très bonne opinion d’eux-mêmes en comparaison avec les autres. Comme l’a dit Jésus « on voit la paille dans l’œil de l’autre mais on ne voit pas la poutre que l’on a dans le sien ».
On avait prédit à Narcisse que s’il voulait vivre vieux il ne fallait pas qu’il se regarde. Mais il était tellement attiré par son image qu’il se pencha pour coïncider avec elle et qu’il se noya. Convenons donc qu’on ne peut savoir précisément ce qu’on est. Se surestimer à l’excès n’est pas une façon de faire puisque Narcisse en a perdu la vie. Vaut-il mieux ne pas se regarder si l’on veut vivre décemment ?
A l’inverse de l’hypertrophie du moi apparent, certains cultivent une piètre opinion d’eux-mêmes. C’est le cas de la personne qui se raconte dans « La nausée » de J.P. Sartre. Il y a un épisode très triste où il rencontre la femme avec laquelle il a partagé un grand amour. Ils ne peuvent échanger que des paroles banales.
Dans le « Portrait de Dorian Gray », l’auteur, Oscar Wilde, nous montre une autre façon de se surestimer. Dorian Gray, beau garçon se fait peindre par un ami. Lui aussi devient amoureux de son image à tel point qu’il souhaite que ce soit le portrait qui vieillisse et que par compensation il puisse conserver sa jeune apparence. Le portrait a aussi les traits de la vie dissolue qu’il mène. Excédé il finit par larder ce portrait qui ne lui ressemble plus, de coups de couteau. Il se produit alors une inversion. Dorian Gray, vieillit comme son portrait, lui, rajeunit. Il est ainsi puni lui aussi, d’avoir cru à une jeunesse éternelle, celle que lui aurait assuré le tableau s’il s’était conservé.
Montaigne dans ses Essais pourrait être considéré comme pratiquant l’introspection avant la lettre. Mais il le fait sans ménagement, sans complaisance. Il nous peint un homme lucide ayant une juste idée de la valeur de la vie. Cette mise à nu sans s’apitoyer sur son sort et sans gonfler démesurément son égo superflu est un bon exemple du juste milieu entre la stigmatisation et la suffisance prétentieuse non justifiée. Descartes et Rousseau sont de bons exemples d’êtres qui pensent qu’ils peuvent assumer « leur » vérité tout en se plaignant de ne pas être reconnus à leur juste valeur.
Peut-on aller jusqu’à dire que Narcisse montre à l’inverse qu’il ne s’aime pas lui-même. C’est peut être pousser les choses un peu loin. Narcisse s’assimile totalement à son image et, certainement, il ne lui vient pas à l’esprit qu’il puisse être différent. Le « connais-toi toi même » est sans doute une illusion. Et si, suivant J.P. Sartre « l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait », la vraie nature de l’homme en admettant qu’elle existe ne pourrait s’atteindre que par les autres et non par soi-même.
S’admirer, se détester, sont les excès où l’homme est le plus enclin. La moyenne même si l’on peut s’en approcher au plus près possible, reste inaccessible.
 

 

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