Pour qui sonne le « la »

yinyan

Quand un instrumentaliste d’un orchestre joue sa partition il faut, bien entendu, que le son qu’il émet soit en accord avec les autres artistes. C’est la seule manière de respecter l’œuvre conçue par le compositeur, autrement c’est la cacophonie. Pour ce faire, on a définit une note de la gamme le « la » (ou le A pour les anglo-saxons), qui sert de référence. Ce « la » est obtenu par les vibrations d’une tige de métal qui bifurque sur deux branches, appelé diapason. Cette disposition permet à ce diapason d’entrer en résonance et d’émettre ainsi un son audible. Le violon par exemple accorde sa deuxième corde à vide sur ce « la ». Tous les instruments s’accordent alors sur le « la » « donné » par le violon solo. Ainsi l’orchestre peut jouer en harmonie, le chef rythmant sa propre interprétation de l’œuvre avec toutes les nuances désirées. Le nombre de vibrations du « la » a varié au cours des siècles. Le « la » de Bach n’est pas le même que celui du show-business qui ne se distingue que par le bruit abrutissant qu’il émet au rythme d’une danse des ours. Il est recommandé par ceux qui pratiquent une « vraie » musique d’émettre un « la » d’environ 440 hertz/seconde, non une musique de sauvage.

Il y a des oreilles dites « absolues » qui peuvent identifier un « la » sans comparer à d’autres notes.

Le « la » est caractéristique du fonctionnement du monde. Comme la voix humaine qui émet un son en « vibrato », c’est-à-dire en vibrant autour de la note à tenir, le diapason oscille autour d’un « la » car si ce son était lisse il faudrait que le diapason soit immobile. Dans ce cas il ne pourrait évidemment émettre aucun son. Le son ne peut être apprécié que par sa vibration.

Ceci est parfaitement comparable à la manière dont les évènements mondiaux s’enchâssent et s’enchevêtrent les uns les autres. Tout oscille autour d’un équilibre jamais atteint car dans ce cas c’est le rien, l’uni, le sans-vie. Tout se balance avec des écarts plus en plus importants autour d’un pivot qui n’a pas d’existence propre sinon celle d’un point virtuel. C’est le milieu entre les deux extrêmes du couple d’opposés qui peuplent notre univers sensible. Pour ce qui est du temps, le présent, qui ne peut se réduire qu’à zéro, articule le futur avec le passé. L’espace ne possède aucun point qui puisse servir de repère fixe. Il recèle le mouvement, l’action, l’évènement qui ne sont tous que relatifs les uns aux autres. De ce fait l’espace n’existe pas plus que le temps. Tout est fluctuant sans support. Le mot absolu est rayé de notre vocabulaire. Il n’est qu’une tendance, une pulsion entre être et non-être, c’est-à-dire indéterminable.

Qui a donné le « la » à cet orchestre universel qui ne fait que vaciller entre l’harmonie et la cacophonie de tout ce pour qui sonne ce « la » ? On ne peut connaître que par des allers et retours entre les contraires. C’est le mouvement perpétuel autour de rien. On ne peut y avoir accès qu’en se réduisant de même à zéro, ce qui n’est pas envisageable.

Jamais un diapason ne cessera de vibrer lorsqu’il est excité. Ces vibrations s’amortissent mais une vibration si faible soit-elle en entraîne toujours une autre encore plus faible et ainsi de suite. Comme nous, le diapason ne peut accéder au sans-vie de l’immobilité, car y parvenir, c’est disparaître.

La diminution des vibrations du diapason au fil du temps est une manifestation de la dispersion de l’énergie fournie en frappant ses branches. L’énergie consommée se dilue. Nous vivons dans une période où c’est la force de séparation qui prévaut sur celle d’union. Peut-être tout ceci s’inversera un jour, provoquant là aussi un balancement sur des milliards d’années autour également d’un être mort. Tout refuse de mourir et d’aller s’engloutir dans un trou noir sans fond, vers la non-existence.

La vibration est inhérente au monde et permet la communication réciproque entre les êtres, car elle se transmet, par l’air par exemple. Isolé, seul, un être n’est rien de plus que rien.

Ce rien ne peut être envisagé qu’en laissant entendre qu’il pourrait y avoir quelque chose.

« Quelque chose ou rien

Quelque chose et rien

Ni quelque chose, ni rien ».

Ceci est la réponse du moine bouddhiste Nagarjuna au rébus posé par Leibniz : « Pourquoi quelque chose plutôt que rien ? » qui aurait lui-même écrit « Il n’y a pas moyen de contenter ceux qui veulent savoir le pourquoi des pourquoi ». Alors, Herr Gottfried, l’esquive du moine qui aurait pu être judoka, n’est-elle pas la meilleure des réponses possibles ?

 

 

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