L’idéalisme allemand et le dualisme

yinyan

Nous désirons montrer par cet exposé que, dans les diverses philosophies exprimées par ce qu’il est convenu d’appeler l’idéalisme allemand, représenté par Kant, Fichte, Schelling, et Hegel, il y a des aspects dualistes et de nombreuses analogies avec cette doctrine du Yin Yang, trop souvent considérée comme primaire et simpliste. Bien qu’il y ait de nombreux ouvrages sur le Tao, nous avons cependant rédigé un texte d’une soixantaine de pages permettant de jeter un certain éclairage sur les divers points de vue d’une philosophie datant de plus de 50 siècles, injustement appréciée et dont tout le monde a entendu parler sans avoir pris le soin de l’approfondir.

En philosophie occidentale le mot dualisme évoque surtout la théorie de Descartes concernant l’âme et le corps.

Le dualisme est une conception philosophique beaucoup plus large à laquelle on peut associer pratiquement toutes les disciplines humaines : mathématiques, logique, sciences, psychanalyse, religions, mythologies et autres. La spécialiste reconnue en la matière est Simone Pètrement qui a écrit plusieurs ouvrages sur ce sujet et est l’auteur de l’article « dualisme » dans « Encyclopaedia universalis ».

Leibniz peut être considéré comme un précurseur dans le domaine de la logique binaire ou booléenne qui est un des aspects du dualisme. Il rédigea en 1676 un manuscrit de six pages : « De progressio dyadica » en allemand : «  Rechnung mit Null und Einz » (compter avec des zéros et des uns), énorme prémonition de notre informatique actuelle qui exprime ses raisonnements uniquement par une chaîne de 0 et de 1. En 1688 il rencontra à Rome le père Grimaldi, revenant d’un voyage de Chine qui l’informe sur le Tao. En novembre 1700 il se procura une copie du Yi-king, livre divinatoire chinois basé sur l’interprétation de 64 hexagrammes. L’hexagramme est une découverte d’un empereur chinois Fou-Hi, plusieurs milliers d’années avant Jésus-Christ, prétendant expliquer la diversité du monde par un ensemble de brindilles les unes pleines et les autres avec une encoche. En figurant la brindille pleine par un bâtonnet et la brindille avec une encoche par un bâtonnet vide au milieu, on peut les disposer de la manière la plus connue, en hexagone. On obtient ainsi avec seulement deux brindilles que l’on peut symboliser par 1 et 0 huit objets différents. C’était expliquer ainsi la grande diversité du monde par l’énorme puissance de deux : 2n, pressentiment d’un extraordinaire visionnaire.

En 1702, Leibniz donna son explication des hexagrammes du Yi-king devant l’Académie des Sciences de Paris et en profita pour exprimer ses idées sur l’arithmétique binaire. Il voyait dans cette manière de voir, la base d’un langage symbolique universel (lingua characteristica universalis). C’est ainsi que Fou-Hi et Leibniz sont à l’origine, par le franchissement de 60 siècles environ, de l’extraordinaire essor, de nos jours, de l’informatique en passant par Georges Boole, Babbage, Türing, Von Neumann, Shannon, Frege et bien d’autres.

Les quatre philosophes idéalistes allemands connaissaient-ils le Tao ? C’est possible puisque leur prédécesseur, Leibniz, en était informé. Mais là n’est pas le sujet. Ce que nous cherchons à démontrer c’est que cet antique empereur avait raison. Tout le domaine de la connaissance humaine est imprégné de cette notion dualiste. Nous essaierons de l’expliquer en conclusion.

Il nous faut justement montrer comment dans la philosophie idéaliste allemande, on peut détecter au corps défendant de ces philosophes, la nécessité pour eux de devoir s’exprimer par l’intermédiaire de ce dualisme basique.

En 1755, Kant, dans sa réflexion sur les principes de la physique newtonienne (Histoire générale de la nature et Théorie du ciel) introduit le concept d’opposition polaire, de couples de contraires contrastés. Newton limitait la gravitation à une force unique d’attraction, mais il admettait une force de répulsion opérant à un nouveau microscopique. Il ne pouvait concevoir que la répulsion était corrélative de l’attraction par compensation. Kant ose l’idée d’une force répulsive indispensable pour contrebalancer l’attirance de tous les corps massifs. Il faut noter que Roger Boscovich dans sa « Théorie de philosophie naturelle » publiée pour la première fois en 1758 avait soutenu l’idée que la matière était composée de points sans dimensions dont la cohésion était assurée par des forces d’attraction et de répulsion. Kant étant au courant de toutes les publications de son temps a certainement lu cet ouvrage rédigé en latin. S’en est-il inspiré ? La probabilité de l’existence d’une énergie dite « noire » donne maintenant raison à Kant. Pour lui la seule force d’attraction conduirait à concentrer toutes la matière en un seul point. L’atome primordial de Lemaître n’était pas encore envisageable. Par contre, Kant parle d’une force d’expansion permettant à la matière de remplir son espace. Il l’explique par un principe de résistance et d’impénétrabilité rapporté à une élasticité primitive.

En 1763 dans l’ « Essai pour introduire en philosophie le concept de grandeur négative » Kant essaie d’étendre cette conception à la vie mentale. Il distingue deux formes d’opposition : l’opposition logique de contradiction qui, d’après lui, supprime le faux par le vrai. C’est la négation par défaut ou par manque qui n’a pour conséquence un absolument rien. Au contraire, l’opposition réelle sans contradiction est réciproque et prend la forme d’un conflit entre deux tendances contraires dont l’une supprime le résultat de ce qui a été posé par l’autre et vice versa. C’est une négation par privation. Ainsi, la mort est une naissance négative, mais elle est tout aussi positive que la naissance. Le concept de grandeur négative de Kant est inspiré par l’idée mathématique de couples d’opposés x et x (x + (-x) = 0) avec 0 comme élément neutre. Ce concept est tout à fait positif. L’opposition réelle concerne deux principes positifs, mais elle admet dans un seul et même objet, deux déterminations dont l’une est la négative de l’autre.

Avec Kant, le concept de polarité entre dans la philosophie sans qu’il utilise ce terme. Il parle de dualité complémentaire de l’attraction et de la répulsion par le principe de l’égalité de l’action et de la réaction. Il parle bien de pôles opposés pour les forces électrique et magnétique. Ces conflits de forces opposées peuvent aussi s’envisager dans la réflexion intellectuelle. Le déplaisir n’est pas négation par défaut du plaisir mais par privation. Car le déplaisir comme le plaisir est positif. C’est l’indifférence qui est la négation par défaut. Kant se livre alors à une sorte de psychanalyse prémonitoire des processus mentaux qui inspirera sans doute Freud dans « Pulsion et destins des pulsions » en 1915, un demi-siècle plus tard.

Kant énonce ensuite le principe selon lequel, à savoir que tout ce qui naît contient en lui-même le germe de sa propre destruction. Kant affirme « Si A naît, -A doit naître également dans un changement naturel du monde… Il ne survient jamais naturellement dans le monde un changement positif dont la conséquence ne consiste en tout dans une opposition réelle ou potentielle qui se détruit, donc le changement qui en résulte dans le tout de l’univers, l’existence de ce qui fondé dans le monde, la somme de toute réalité existante, donnent un résultat égale à zéro. Prise en soi, la totalité du monde n’est rien ».

Quoique cette idée d’autodestruction potentielle ait été envisagée par Lucrèce, c’est sans doute la première formulation clairement exprimée sur un plan philosophique. Elle le sera, à nouveau, mais en psychanalyse par Sabine Spielrein, élève de Jung et de Freud, dans son article paru en 1912 « La destruction comme cause du devenir ». Freud sera très attiré par la notion de ces pulsions concomitantes de vie et de mort, mais, prudent, il ne voudra pas en rajouter sur sa vision de l’homme, non seulement déjà victime de son subconscient incontrôlé, mais aussi habité par l’envie de détruire. Le principe d’inertie étend ce concept à la matière comme la tendance à l’annihilation du mouvement.

Dans la « critique de la raison pure » 1781, Kant est préoccupé de la nécessité de classer les catégories en quatre triades car « toute division par concepts doit être une dichotomie ». Il ajoute que deux de ces catégories forment une matrice duale (unité-pluralité) la troisième catégorie en étant la conséquence (totalité). On retrouvera le même processus thèse – antithèse –synthèse dans la logique hégélienne, la synthèse générant par son contraire un couple d’opposés et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de contraire, c’est-à-dire vers l’absolu.

Le chapitre sur l’amphibologie des concepts comporte une réflexion sur un certain nombre de couples d’opposés. Celui concernant les antinomies de la raison pure énumère quelques antinomies qui bien que thèse et antithèse peuvent également s’expliquer par la raison. Par exemple la thèse que le monde n’a pas de commencement dans le temps ou l’espace est aussi défendable que l’antithèse : le monde à un début dans le temps ou l’espace. C’est un abus de l’usage de la raison qui doit être dénoncé.

 

 

 

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