Coïncidence des opposés

« Toutes choses sont réductibles
à oui et à non
et elles ne sont pas deux choses
qui existeraient
l’une à côté de l’autre mais une seule chose…
Et s’il n’avait que ces deux choses
qui sont perpétuellement en guerre,
rien de ce qui est ne serait et cela
se tiendrait coi et il n’y aurait
pas de mouvement. »

Jakob Boehme

yinyan

On doit à Nicolas de Cues qui fit, au début du siècle, une brillante carrière d’ecclésiastique, des livres de philosophie dont la Docte ignorance (1441). Ce livre le classe parmi les grands penseurs de cette époque. Le titre en forme d’oxymore, rappelle Socrate qui aurait dit : « je ne sais qu’une chose c’est que je ne sais rien ». Il s’agit d’une ignorance parfaitement consciente de ses limites et de préciser la nature de la connaissance. Elle se définit par sa proportion avec l’inconnu dont elle essaie de débroussailler le terrain vierge. On ne peut évaluer ce qu’on ignore que relativement à ce que l’on sait. Il faut réduire la marge entre le su et l’insu. Mais on s’aperçoit qu’on ne peut avancer que par étapes successives vers la vérité car celle-ci est à l’infini, en Dieu, et le rapport avec le fini est impossible. La vérité échappera toujours aux efforts que nous déploierons pour l’atteindre. Le processus est par conséquent, sans fin. Nous avons affaire à la nescience, c’est-à-dire une ignorance qui n’est jamais comblée. Nous avons la possibilité de connaître que par les oppositions. Au cours d’un voyage en mer Nicolas a, soudainement, une révélation. Est-il possible de dépasser les contradictions ? Oui, si l’on admet qu’elles peuvent se réunir pour coïncider en Dieu qui est ce que rien ne peut dépasser puisqu’il est en lui-même l’infini.

La proportion entre les contraires diminue ou augmente, pour rechercher à s’accorder ou à se fuir. Il n’y a pas de rapport possible avec l’infini mais par la possibilité de coïncidence des opposés, on peut concevoir l’illimité.

Nicolas était féru de mathématiques et il prend l’image d’un polygone qui avec la multiplication des côtés a comme limite le cercle où il est inscrit, sans jamais l’atteindre.

La marche vers la coïncidence des opposés pour essayer d’atteindre la vérité permet de diminuer notre ignorance, sans pour autant pouvoir espérer qu’elle s’annule complètement.

Certains contemporains ont prétendu que cela mettait à mal le principe de non-contradiction d’Aristote. La prise de conscience du vécu s’effectue par opposition dans le monde que nous connaissons mais la coïncidence des contraires se réalise au sein de Dieu, représentant l’indicible, l’indifférencié. C’est en quelque sorte l’esprit humain qui s’élève vers l’inaccessible, l’infini infigurable, en réduisant indéfiniment l’ignorance par le savoir. Le maximum fusionne avec le minimum. Le courbe rejoint le droit. La diversité conjecturale du réel, dans une résolution ascendante, aboutit au principe supérieur, à une inaccessible lumière.

Dans la pensé du Cusain, Dieu est celui des catholiques. Mais il est évident qu’il pense à un Dieu du même genre que l’En-sof des Kabbalistes, le JHWH des Juifs, le Brahman des Hindous c’est-à-dire quelque chose qu’on ne peut exprimer par des mots. Ceci est conforté par les efforts déployés par Nicolas de Cues pour réunir les religions monothéistes.

Le dualisme considère que la possibilité pour les opposés de se dissoudre hypothétiquement dans l’inconnu est en fait une bonne démonstration que les contraires coexistent dans le connu et qu’ils ne peuvent disparaître qu’ensemble et chacun d’entre eux peut exister seul.

 

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