La grande Asymétrie

1 Déc 2015 by

Voici un texte de l’éminent paléontologue Stephen Jay Gould tiré du livre publié avant sa mort (2002).

« I have landed » Harmony books NY 2002 (phrase écrite par son grand-père immigré de Hongrie le 11 septembre 1901 sur une grammaire anglaise, date dont le centenaire allait devenir tristement célèbre par le drame du World Trade Center.

« Un important principe, à la fois peu connu et totalement tragique, contrôle la structure de tous les systèmes complexes. Il affirme que la construction est un processus lent, qui se développe à tout petits pas, tandis que la destruction se suffit d’un instant. Dans mes essais antérieurs sur la nature du changement, j’ai désigné ce principe sous le nom de « Grande Asymétrie » (avec des majuscules pour souligner sa triste généralité). Dix mille gestes de gentillesse accomplis par des milliers de personnes, bâtissant lentement la confiance et l’harmonie au fil de nombreuses années, peuvent être réduits à néant par un seul acte destructeur commis par un psychopathe habile et déterminé. Ainsi, même si les effets du bien et du mal se compensent au cours de l’Histoire, la Grande Asymétrie garantit que le nombre des bienfaisants et celui des malfaisants ne pourrait être plus différent, car des milliers de bonnes âmes l’emportent sur chaque serviteur du mal.

         J’insiste sur ce point très peu compris, car la mise sur un même plan de la compensation des effets et de l’égalité des nombres pourrait nous amener à désespérer de l’humanité…» Cette vision de la vie – Le Seuil 2004 p. 424 -Traducteur : C. Jeanmougin

Ce texte nous procure les réflexions suivantes :

La multitude des « petits gestes » contribue à un processus de construction « lent ». La loi des grands nombres est en effet lente à faire apparaître un résultat. Mais ce qu’oublie l’auteur c’est que cette multitude de « petits gestes » peut être constituée de gestes positifs, certes, allant vers plus de bien mais aussi de gestes négatifs compensateurs. Pour un événement donné, l’ensemble de ce qui est positif peut être finalement supérieur à ce qui est négatif, qui a pour conséquence un bien global. Mais si on élargit sur un plus grand domaine, positif et négatif finissent par se compenser. L’auteur l’admet d’ailleurs dans le dernier paragraphe, mais comme tout homme il ne veut pas désespérer et pense que l’humanité dans son ensemble finira par aller globalement vers le meilleur. Le dualisme postule que c’est un leurre et que tout se dirige vers la moyenne qui n’est ni bonne ni mauvaise. Une construction, quelle qu’elle soit, la vie par exemple, contient en elle-même le germe de sa destruction qui finira par se produire dans un espace-temps qu’on ne peut évaluer car il est lié à la valeur et à la quantité des compensations.

L’auteur fait état d’une multitude de petits gestes et il nous faut retenir « multitude de »(grand nombre) et «petits » (faibles écarts), on sait que ces écarts se répartissent sur une courbe en cloche de chaque côté d’une moyenne. Dans ce cas, le grand nombre des écarts (aussi bien positifs que négatifs) et leur addition donneront la moyenne. C’est la loi des grands nombres qui s’applique s’il y a multitude de petits écarts.

L’auteur met en avant ce qu’il appelle le principe de

«Grande Asymétrie ». Il s’agit alors de confronter la multitude de petites choses variables positives ou négatives, avec un seul cas de grand écart. C’est l’imprévisible catastrophe qui se produit d’un seul coup d’une manière inattendue. Il faut d’abord mettre de côté la thèse du hasard pur, c’est que quelque chose puisse se produire sans cause. Pour essayer d’expliquer cela, prenons l’exemple du barrage qui cède d’un seul coup, entraînant l’inondation de tout ce qui est en aval. Ce barrage a été construit avec des règles de sécurité lui permettant de retenir une certaine masse d’eau. A un moment donné soit qu’on a mis trop d’eau dans le barrage, soit que les règles de sécurité aient été mal calculées, il se produit dans le barrage une amorce de fissure. Si les causes qui ont provoqué cette fissure persévèrent, la fissure s’agrandit. Les causes persistant, leurs effets s’accumulent de telle manière que par une réaction en chaîne, le barrage se rompt d’un seul coup.

Que s’est-il passé ? Si le barrage avait normalement fonctionné, les effets positifs (retenue de l’eau) auraient compensé les effets négatifs tendant à la rupture du barrage. Un petit excès d’éléments négatifs (par exemple des pluies importantes) qui se prolonge ou empire, entraîne la rupture du barrage. Autrement dit, les éléments négatifs s’accumulent au lieu de se compenser avec les éléments positifs. Le barrage résiste un certain temps mais les éléments négatifs s’additionnent de telle sorte que le barrage ne peut résister plus longtemps. La loi des grands nombres qui suppose des éléments positifs et des éléments négatifs qui finissent par se compenser, n’est pas contredite. Il y a simplement accumulation des excès du côté négatif qui arrive à vaincre les résistances du barrage qui sous leur pression cède d’un seul coup ; c’est comme la chèvre de M.Seguin qui ayant lutté toute la nuit contre le loup, s’effondre d’un seul coup au petit matin, épuisée, pour être dévorée immédiatement.

Ceci a la conséquence importante suivante :

Nous savons que dans notre univers tout oscille avec des fluctuations autour d’une moyenne. S’il n’y a pas de résistance, ces fluctuations finissent par s’amortir suivant la loi des grands nombres. Si d’un côté de la moyenne il se produit une résistance à ces fluctuations, celles-ci s’accumulent jusqu’à ce que la résistance cède. Cet effet brutal de catastrophe est la conséquence du fait que la compensation a été freinée tout le temps que s’est produite cette résistance. Il y a une brusque détente de tout ce qui a été entassé, résultat d’une compensation non satisfaite. Pour retrouver l’équilibre, la compensation n’hésite pas à forcer les obstacles. On peut ainsi s’expliquer les événements brusques et importants comme un tremblement de terre, un tsunami, une éruption volcanique, un cyclone, une transition de phase, l’aimantation, une singularité et bien d’autres phénomènes similaires sont la conséquence de la loi des grands nombres qui n’est finalement jamais contredite.

Une brusque catastrophe peut ainsi s’expliquer par une résistance à la loi des grands nombres qui finit par céder d’un seul coup. L’épidémie peut également dans sa quasi- immédiateté recevoir une explication du même genre. Il s’agit d’une maladie contagieuse. Par son système immunitaire les habitants du pays contaminé résistent par tous les moyens, désinfection, cordon sanitaire, hygiène. Cependant quelques ilots d’infection se créent qu’on ne parvient pas à éradiquer. Ces ilots s’étendent et pour un ensemble dit « critique » tout se contamine d’un seul coup. L’aimantation d’une barre de fer se produit de la même façon. Les spins commencent à s’orienter dans le même sens au dessus d’une température critique dite Point de Curie. A partir de ce niveau tous les spins des électrons s’alignent et l’aimantation qui se produit se détruit de la même façon lorsqu’on dépasse cette température du fait de l’agitation thermique qui freine la tendance des spins à s’auto-aligner pour réduire la dépense énergétique. Un autre exemple est la célèbre affaire des chevaux du Lac Ladoga. Ces chevaux épouvantés par la forêt en flammes avaient judicieusement choisi ensemble de plonger dans l’eau du lac. Malheureusement cette eau était en état de surgélation c’est-à-dire qu’elle n’avait pas encore gelé malgré le grand froid qui régnait. Ceci était dû au fait que l’eau venait de fonte de glaciers et par conséquent était d’une très grande pureté. Dans ce cas, il suffit d’introduire la moindre impureté pour que tout gèle d’un seul coup par contamination immédiate. Les chevaux furent ainsi transformés sur le champ en statues de glace.

L’univers est régi par les contraires qui, d’intensité différente, cherchent à basculer vers leurs opposés. L’égalité parfaite n’est jamais obtenue car dans ce cas il n’y aurait pas de mouvement. Par son souci de trouver le calme et l’équilibre du juste milieu, un des extrêmes le traverse pour aller de l’autre côté, à l’opposé. Et alors le même phénomène se reproduit à l’inverse et ceci sans fin. Pour des évènements qui se répètent à l’identique un grand nombre de fois, il y a conjugaison de toutes les fluctuations avec une tendance globale à la réduction de l’action pour mieux se rapprocher de la zone de non-action du milieu. Si un grand nombre de personnes pousse un véhicule et cherche, du fait de la fatigue, à relâcher leurs efforts, il s’ensuivra finalement que le véhicule ne bougera plus. L’action, quelle qu’elle soit, doit toujours faire face à une réaction égale et opposée. Les fluctuations agissent pour osciller autour de la moyenne mais se heurtent chacune à une réaction qui veut les amener vers le repos. Il n’y a jamais extinction car il y a contagion, interactivité entre toutes les fluctuations de toutes sortes qui existent dans l’univers. Une fluctuation quoique freinée ne s’arrête jamais et se prolonge à l’infini. Ainsi peut se justifier la loi dite des grands nombres ou de compensation.

Nous avons tenté de fournir une explication à une destruction rapide. C’est un évènement de probabilité généralement faible. Ce n’est pas tous les jours qu’il y a une tornade, un tremblement de terre, une éruption volcanique. Les électroniciens nomment Glitch, néologisme anglo-saxon, un incident subit et imprévisible. Tout peut arriver, dit-on en langage populaire. Il n’y a pas plus de certitude que d’impossibilité. Les évènements diffèrent par leur probabilité de se réaliser. Pour construire on utilise des moyens qui sont facilement accessibles et reproductibles ; on ne voit pas pourquoi on utiliserait un moyen qui n’aurait qu’une très faible chance de réussite. Cela exige d’emprunter la méthode des petits pas. Chacun de ces pas est assuré par une bonne connaissance et la pratique de ce moyen et des résultats qu’il peut procurer. Toutes les étapes se suivent dans un certain ordre avec le même objectif. C’est un processus obligatoirement lent qui évite un maximum de risques. Prenons l’exemple de l’évolution des espèces qui a abouti à l’homme. Il a fallu pour cela une énorme convergence de faits qui se sont accumulés au cours de millions d’années. Pendant cette période des centaines d’espèces ont été également créées mais elles n’ont pas survécu. Quelques causes inopportunes ont suffi pour les détruire.

La destruction peut être également un processus lent. La construction peut-elle être suivie, comme c’est le cas souvent pour une destruction ? Construction et destruction ne sont que des notions interchangeables. L’une ne va pas sans l’autre. Il n’y a pas de création pure. Pour détruire, il faut construire et la construction est déjà en puissance d’être détruite, à peine terminée. Nous considérons surtout le côté utile des choses que nous taxons de positif. Mais ce n’est qu’un jugement arbitraire. La destruction pourrait être regardée comme positive par un esprit malfaisant. On peut détruire pour de bons mobiles. La construction peut être réalisée dans de mauvaises intentions. Il s’agit bien d’un couple dualiste indissociable, inséparable l’un de l’autre. L’un renvoie à l’autre dont il est l’image renversée. La passation de l’un à l’autre se fait par l’espace et le temps. Tout est réversible. Ce couple fait partie de milliard d’autres qui s’entremêlent entre eux et constitue le fonds de l’existence. On ne peut les réduire qu’en les rapprochant sans les annihiler, renaissant toujours de leurs cendres, comme le phénix. Leur expansion dans un sens ou dans le sens opposé a ses limites. Ni l’un ni l’autre ne peuvent être à l’état pur. Il n’y a que leur échange fluctuant, qui est leur raison d’être. Cette dualité n’a pas d’explication si ce n’est par l’effet de deux forces cosmiques opposées. Elle «est» simplement, par essence.

Le succès est fait de mille échecs. Faut-il là aussi mettre en discrédit la loi des grands nombres qui exigerait que succès et échecs finissent par se balancer. Il faut parler d’amplitude. On peut avoir un grand succès et beaucoup de petits échecs ou l’inverse. Il ne faut surtout pas ramener cette loi si intrigante, au seul niveau individuel. Elle s’applique au collectif. On ne peut imaginer que le seul individu puisse avoir le long de sa vie autant de réussites que de ratés. Il faut partager. Si posséder de l’argent est le critère de la réussite sociale ; il est certain que l’argent va à l’argent et que certains en amassent beaucoup plus qu’il ne pourrait leur être nécessaire. La distribution n’est pas équitable. Mais la loi des grands nombres est quand même respectée dans le sens ou quelques grands écarts compensent approximativement une multitude de petits écarts inverses. Cela peut-il évoluer, comme le rêvent certains, vers une juste répartition des richesses ? La moyenne est, hélas, inaccessible.

Quoiqu’en rapportent nos médias jouissifs, diffuseurs de mauvaises nouvelles donnant l’impression de vivre dans un monde de catastrophes, d’accidents, de crimes et au-delà du voyeurisme et de ce qui excite, soi-disant le bas peuple, les évènements semblent s’écouler d’une manière uniforme, sans accrocs. Nous n’en percevons, vu de notre perchoir, que la surface. La moindre parcelle de notre Terre recèle pourtant un conflit à telle échelle que cela ne parvient pas à nos sens atrophiés. A l’inverse, à l’échelle des évènements dans l’univers, on voit que ceux-ci se déroulent sur des temps et des distances de millions ou milliards d’années que nos pauvres années de vie ne peuvent considérer. Ainsi tout l’univers et chacun de ses plus petits recoins est agité constamment de soubresauts, dont nous, petite poussière ténue, ne percevons qu’une très infime partie. L’image que nous en avons est celle de quelque chose qui s’écoule continûment, sans à-coups. Nous voyons le monde comme une mer agitée par une tempête vue d’avion et qui nous apparaît calme et lisse. Les innombrables fluctuations finissent par essayer de se compenser en suivant la voie la plus aisée c’est-à-dire celle qui mène vers l’indifférence apparente de la tranquillité de l’océan de l’éternel repos. Cependant il y a des remous, des sursauts, des tourbillons et certains événements vont à contre-courant en cherchant à lutter en s’unissant contre l’implacable descente vers le néant. C’est la remontée vers l’ordre et le regroupement en dépit de l’inéluctable dispersion qui nous conduit à la mort lente et à la disparition. Tout cela est le paradoxe dualiste d’une perpétuelle agitation de conflits contraires transparaissant sur un fond d’immuable sérénité pacifiante.

Dans la majorité des cas, on s’attend approximativement à ce qui va se produire mais il y a parfois des surprises inattendues, bonnes ou mauvaises.

La grande routine apparente du monde avec ses faibles fluctuations est compensée par les grands écarts, le hasard sauvage, les catastrophes inattendues et en principe imprévisibles, qui marquent plus les esprits que ce qui s’écoule sans à-coups.

 

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Voir aussi le livre IV La Compensation

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